IDAE – Institutions des agroécologies – ANR-15-CE21-0006-08

Responsable scientifique : Eve Fouilleux

En matière de modèles agricoles à promouvoir pour favoriser une agriculture apte à affronter les défis posés par les changements globaux, au premier rang desquels la « sécurité alimentaire et le défi démographique » (Défi 5 de l’ANR), l’agroécologie (Axe 3), ou plutôt plusieurs de ses courants, ont connu ces dernières années une importante reconnaissance, allant jusqu’à des formes d’institutionnalisation. À l’échelle globale, les Nations unies, la FAO et l’IAASTD considèrent que l’agroécologie est un modèle à soutenir pour pallier aux limites de la révolution verte. Aux échelles nationales, le Brésil est sans doute le pays où ce processus est le plus achevé, puisqu’il est porté par un ministère, le ministère du développement agraire, qui fait de l’agroécologie le mode de production de son public privilégié, l’agriculture familiale, en opposition frontale à l’agriculture entrepreneuriale du ministère de l’Agriculture. En France, le ministère de l’Agriculture et les organismes de recherche agronomiques promeuvent des politiques de développement agricole et de recherche qu’ils qualifient eux-mêmes d’agroécologiques, même s’ils sont en tension avec les acteurs du mouvement social précurseurs de l’agroécologie. En Argentine, autre grand pays agricole, le modèle d’agroécologie est porté depuis plus de dix ans par l’Institut national de technologie agricole comme matrice d’un programme (Prohuerta) lancé afin de développer la production périurbaine de fruits et légumes, séparant donc les espaces dévolus à l’agroécologie de ceux de l’agriculture issue de la révolution verte.
L’institutionnalisation de l’agroécologie présente un caractère inédit : de toutes les critiques dont a fait l’objet la révolution verte, celle-ci est la seule qui ait réussi à s’institutionnaliser, c’est-à-dire à être reconnue comme un modèle d’agriculture viable. Mais cette institutionnalisation suit, les exemples plus haut le montrent, des logiques profondément différentes selon les pays, et elle est accompagnée de forts débats – ce qui en fait ressortir le caractère extrêmement politique. Ce projet se propose de revenir de manière à la fois compréhensive et critique sur la nature et la portée de ce processus d’institutionnalisation, à l’échelle globale et dans chacun des trois pays cités ci-dessus. Nous souhaitons qualifier les types d’agroécologie qui s’institutionnalisent, observer comment les différentes formes d’institutionnalisation induisent des modifications des rapports de force entre les acteurs en jeu et analyser les succès et les limites des diverses trajectoires d’institutionnalisation.
Comprendre ce processus nécessite d’appréhender les différents écoles et courants en jeu, qui renvoient à une variété de modèles de production. Si la caractéristique commune à l’agroécologie est de partir de cadrages agronomiques mettant la diversité et le fonctionnement des écosystèmes au coeur des systèmes de production, l’agroécologie vise selon certains auteurs à produire des transformations plus larges des systèmes alimentaires, voire à promouvoir un projet de société alternatif – d’où sa déclinaison en au moins cinq courants. Son institutionnalisation interroge le chercheur, à la fois par l’importance que ce terme a prise dans les politiques agricoles et par sa polysémie intrinsèque. Certes, la polysémie, en matière de politique environnementale en particulier, est un facteur qui consolide l’opportunité de se diffuser contre un autre modèle, mais elle peut conduire à des traductions, des ajustements globaux/sectoriels ou des mécanismes d’appropriation pouvant déboucher sur une perte de sens. Interroger de manière à la fois critique et compréhensive l’institutionnalisation de l’agroécologie implique d’étudier son caractère conflictuel. Est-ce à la reconnaissance d’un courant alternatif que l’on assiste ou à la récupération de la critique par un système dominant ? Quelles reconfigurations dans les rapports de force, entre les porteurs des différentes conceptions de l’agroécologie, sont-elles générées par la tendance à l’institutionnalisation ?
Répondre à ces questions nous permettra tout à la fois de dresser un portrait de l’agroécologie et de sa reconnaissance actuelle, d’appréhender une variété possible de formes d’institutionnalisation dans différents contextes et de comprendre les itinéraires qui y conduisent.