Résumé

La France est un vieux pays d’immigration. La nation y est présentée comme une communauté de citoyens égaux dont les origines, les trajectoires et les mémoires sont diverses, voir conflictuelles (Vichy, guerre d’Algérie). Dès lors que le modèle de citoyenneté est à la fois individualiste, universaliste et laïque, il ne reconnait que des individus universellement égaux en droit, et non des groupes particularisés ; et l’État garantit la liberté de conscience et de culte, la religion relevant de la sphère privée. Ainsi, à l’inverse des sociétés d’immigration comme le Canada ou les États-Unis qui valorisent le melting-pot et favorisent le développement d’identités à tiroir à travers des politiques de reconnaissance, la France est à la fois un État – Nation (avec historiquement un groupe dominant) et une société d’immigration dans laquelle des populations migrantes peuvent revendiquer une place dans le récit national.

De la sorte, dans quelles conditions un modèle de citoyenneté qui ne reconnait que des individus peut-il articuler l’hétérogénéité des origines et des mémoires avec un projet politique inscrit dans les principes construits au XIXe siècle et sans cesse réaffirmés depuis, de l’État-Nation et de la République universaliste ? La question reste urgente à l’heure du diagnostic d’une partie des élites d’une « crise » du « modèle républicain de citoyenneté » d’une part, de l’explosion de la « diversité culturelle » et des demandes de reconnaissance d’autre part. On voudrait l’aborder sous deux angles, susceptibles de servir les objectifs de la réalisation d’un musée de l’histoire de la France et de l’Algérie à Montpellier : d’abord à partir d’enquêtes ethnographiques auprès de populations ciblées à Montpellier (jeunes d’origines maghrébines), ensuite à la faveur de séminaires de recherche incluant des collègues algériens du CRASC (Oran), pour associer leur point de vue sur le rapport à l’histoire croisée des deux pays.

Présentation

La France est un pays d’immigration, de conquête, et une terre d’asile (Temime, 1999). Ces ambiguïtés marquent son histoire : dès la Révolution française, la citoyenneté est accordée aux juifs, mais l’esclavage n’est aboli dans ses colonies qu’en 1848 (Weil, 2008). Depuis le XIXe siècle, ont été accueillis des immigrés en provenance de Belgique, d’Italie, du Portugal, d’Espagne, du Maghreb et d’Afrique subsaharienne… mais également des Allemands, des Arméniens ou des Républicains espagnols exilés à la suite de crimes politiques perpétrés par des régimes autoritaires, et/ou fuyant des régions de guerre et de famine. Si la transformation d’une immigration de travail en immigration de peuplement ne se fait pas au même rythme selon les populations – pour l’immigration algérienne le processus s’étend sur un siècle (Sayad, 1999), ces migrations sont à l’origine de trajectoires diverses et de mémoires plurielles au sein des populations concernées. Parallèlement, des luttes politico-administratives culminent dans les années 90 pour la dénomination de ces publics, entraînant amalgames et confusions ; ainsi, sont établis des parallèles entre étrangers, immigrés… se doublant de la polarité entre nous et eux, established and outsiders (Elias & Scotson, 2003). Se constituent des pôles relationnels (Weber, 1995) aujourd’hui très vivants et normativement organisés autour de l’universel et du particulier, du vertueux et du dangereux, etc… Ainsi l’association entre « immigré » et « maghrébin » et sa dimension normative est repérable par des analyses du discours au sein de l’espace médiatique (Bonnafous, 1991). Or, observées dans l’épaisseur du temps, les « politiques migratoires » – immigration et asile (Fischer, Hamidi, 2016), qui sont élaborées à partir de deux outils (la naturalisation et la gestion des flux par le contrôle de la frontière), ont régulièrement été utilisées pour réguler le marché du travail d’une part, et les crises démographiques d’autre part (Weil, 1995). Et à l’heure où la liberté de circulation est devenue un principe qui tend à l’universalité, avec la double contrainte des catégories de l’État-Nation et des besoins économiques et démographiques (Noiriel, 1988), la question des « crises migratoires » semble durablement inscrite sur l’agenda politique. Enfin, avec la fin de de ce qui était nommé « la plus grande France », il a été procédé au « rapatriement » des Français d’Algérie et d’autres protectorats et colonies ; divers groupes, dont l’existence était liée à la décolonisation (« pieds -noirs », harkis), durent poursuivre leur existence dans l’ancienne métropole, ce qui a engendré des conflits mémoriels et des mobilisations politiques contribuant à reconfigurer la vie politique française (Savarese, 2014).

Ainsi la France est souvent présentée comme une communauté de citoyens (Schnapper, 94) dont les origines, les trajectoires et les mémoires sont diverses, voire conflictuelles comme dans le cas de Vichy (Rousso, 1987) ou de la guerre d’Algérie (Stora, 1991 ; Stora, Harbi, 2004) ; des citoyens définis comme des individus égaux, quelles que soient leurs histoires, trajectoires, mémoires, ou appartenances personnelles et confessionnelles. En effet, le modèle républicain de citoyenneté, établi sous la IIIème République (Nicolet, 1982) est à la fois individualiste (il ne reconnait que des individus comme titulaires de droits), universaliste (lesdits individus sont universellement égaux en droits), et laïque (la religion relève de la sphère privée et l’État doit garantir la liberté de conscience et de culte). Mais alors que des sociétés d’immigration (Canada, Australie, États-Unis) favorisent le développement d’identités à tiroir (reconnaissance de l’apport des Italo-américains aux États-Unis contre leur allégeance à la bannière étoilée) via des politiques de reconnaissance (Taylor, 1994 ; Kymlicka, 2001), la France est à la fois un État-Nation avec un groupe « catholique » historiquement dominant, et une société d’immigration où les populations migrantes minoritaires sont susceptibles de « s’intégrer » et de revendiquer une inscription dans le récit national (Walzer, 1998) : l’érection en 2007 du musée national de l’histoire de l’immigration dans le palais de la Porte – Dorée (Paris) peut être comprise comme une tentative de répondre à cette tension.

D’où la question, centrale quels que soient les modèles de citoyenneté (républicain, multiculturel, consociatif), de l’articulation entre l’universel et le particulier (Martiniello, 1991), ici abordée en France sous l’angle de la pluralité des mémoires collectives (Halbwachs, 1994) : comment des individus dont les histoires et les mémoires sont diverses peuvent-ils faire société (Donzelot, 2003) et participer à un projet collectif de vivre ensemble, dans le cadre du modèle républicain de citoyenneté ? Dans quelles conditions un modèle de citoyenneté qui ne reconnait que des individus et non des groupes d’individus particularisés (les minorités n’ont pas d’existence juridique) peut-il articuler l’hétérogénéité des origines et des mémoires avec un projet politique inscrit dans les principes, construits au XIXe siècle et sans cesse réaffirmés depuis, de l’État-Nation et de la République universaliste ?

La question est urgente : depuis quelques années, le diagnostic d’une crise du « modèle d’intégration » refait surface avec, d’une part, des remises en cause (les indigènes de la République), et d’autre part l’explosion de la « diversité culturelle » (mouvements identitaires ou régionalistes). A cette situation, qui entraîne nombre de conflits mémoriels – autour de l’esclavage, du baptême de Clovis, du lien entre religion catholique et « identité nationale », de la définition des crimes de masses, de Vichy ou de la guerre d’Algérie…, plusieurs réponses peuvent être apportées :
– la première, parfois associée à un artifice rhétorique, vise à faire de la République le socle indépassable d’une solution au « malaise identitaire » affirmé dans le cadre des demandes de reconnaissance formulées ;
– la seconde consiste à faire de la citoyenneté un statut qui « se mérite » : dans la plupart des pays de l’Union Européenne, des mesures visant à restreindre l’accès à la citoyenneté par la naturalisation illustrent que, sans être véritablement ethnicisée, la citoyenneté est devenue à la fois plus difficile à obtenir et plus facile à perdre (Joppke, 2010), en dépit de certaines dynamiques de libéralisation telles que l’introduction du droit du sol en Allemagne (Weil, 2005) ;
– la troisième consiste à élaborer des lois mémorielles (loi Gayssot, loi Taubira, loi reconnaissant l’expression de guerre d’Algérie, loi reconnaissant le génocide arménien, loi du 23 février 2005 sur le « rôle positif de l’œuvre française outre-mer », loi faisant du 19 mars le jour de commémoration des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie…) destinées à satisfaire des revendications particularistes sans renoncer au modèle républicain de citoyenneté (Savarese, 2020). Même l’efficacité des politiques de la mémoire, (Michel, 2010), peut être mise en cause (Gensburger, Lefranc, 2017), cette profusion de textes souligne que jamais le législateur ne s’était autant saisi de la question mémorielle ;
– la dernière, ici privilégiée, vise à interroger la diversité de la population française à travers la manifestation des mémoires formulées, pour appréhender dans quelle mesure des individus porteurs de mémoires plurielles peuvent faire société ; au-delà de la nation ancrée dans le passé à travers un « riche lot de souvenirs » (selon la formule de Renan), comment des individus dont les souvenirs diffèrent et varient au gré de constructions plus ou moins imaginaires (Boucheron, 2016), peuvent se reconnaitre membres d’une même société ? Interroger, en montrant comment elles se transforment, la diversité des mémoires en France, c’est se donner les moyens de montrer que la fabrique du lien social peut emprunter des trajectoires différentes : la diversité mémorielle, culturelle et cultuelle est peut-être moins un obstacle à la citoyenneté républicaine que le fondement d’un possible vivre ensemble.

Pour aborder ces questions, la ville de Montpellier constitue un fertile terrain d’enquête, au regard de considérations nationales et de particularités spécifiques : en 60 ans, sa population a été multipliée par 2. Ce résultat ne peut relever de sa seule croissance naturelle : c’est par l’immigration intérieure et extérieure qu’il a été obtenu. Par ailleurs, sont recensés officiellement 16 % d’étrangers, soit près de 2 fois la moyenne nationale, mais également un grand nombre de jeunes (plus de 70 000 étudiants, 1 habitant sur 4) et un taux de chômage et de pauvreté très élevé par rapport à cette même moyenne. D’où la possible prise en compte de cette grande diversité d’origine dans le cadre un projet visant à interroger l’histoire des migrations et le partage citoyen des mémoires. Construite à partir d’enquêtes qualitatives (observation, entretiens), cette recherche sollicite, outre son noyau dur de sciences sociales (histoire, sociologie, anthropologie, science politique), une dimension multidisciplinaire : droit, géographie urbaine, sciences du langage… Il s’agit de reconstruire les trajectoires à partir des conditions dans lesquelles les nouveaux habitants de Montpellier se sont trouvés en arrivant, et comment ils ont pu articuler une histoire singulière, une construction mémorielle et une participation aux affaires de la cité. Outre des discussions dans le cadre de séminaires de recherche avec des collègues français et algériens, ce travail débouchera sur une publication scientifique (ouvrage, numéro de revue) et sur une exposition restituant, par des fiches biographiques et des photographies, les matériaux d’enquête. Il pourra également préfigurer une enquête sur la réception, par des citoyens d’origine maghrébine, d’un éventuel musée sur l’histoire de l’Algérie et de la France à Montpellier.